Le texte ci-dessous est la reproduction intégrale de l'article de Yann Moix
paru le 31 janvier 2010 sur le site http://www.laregledujeu.org.
et qui a été retiré du site le 2 février 2010.
Roman Polanski, nous venons de l’apprendre, va passer un an de plus dans sa
prison suisse. Je dis bien : « prison ». Une prison, ce n’est pas strictement
un cachot avec des rats. Une prison, c’est tout prosaïquement un endroit dont
on ne peut sortir. D’où on ne peut pas s’échapper. Peu importe que la prison
soit une cellule ou un chalet, un terrier ou même un immeuble tout entier. On
est en prison quand on ne peut pas être ailleurs. Roman Polanski restera
emprisonné en Suisse : c’est la Suisse la prison. C’est la Suisse le bourreau.
C’est la Suisse la sentence. C’est la Suisse la trahison. C’est la Suisse la
haine et la revanche et la vengeance. Parce que la Suisse n’est pas un pays :
la Suisse n’est rien. La Suisse n’existe qu’en détruisant. En neutralisant. Ce
n’est pas un pays neutre, non : c’est un pays qui neutralise. Très joli pays
qui, pendant la guerre, voyant qu’un peu trop de juifs venaient étrangement
faire du tourisme en ses montagnes, a demandé à ce que fût apposé sur les
passeports le « J » de Juden. La Suisse n’est pas un pays neutre : c’est un
non-pays vendu. La Suisse, ce pays des horlogers, sait manier le temps comme
Satan : enfer du temps dans lequel elle neutralise un génie (un an de plus),
enfer du temps à l’intérieur duquel, avec une infinie patience, elle guette
sa proie : trente-deux ans pour attraper Polanski. La Suisse n’existe pas :
pour exister, elle est obligée de faire dans le sale, dans le crade, dans le
porno. La Suisse est un pays pornographique. Sales affaires (comptes
bancaires, fiscalité), sale comportement (arrestation de Polanski) : tout est
propre dans les rues suisses, dans les montagnes suisses, dans les vallons
suisses, tout est très propre parce qu’au fond tout y sale dans les tréfonds,
dans les fondements, dans les soubassements. C’est un pays qui se vend sans
cesse au plus offrant. Qui courbe incessamment l’échine devant le plus fort.
C’est un pays qui fait basculer les choses vers le plus dictateur, le plus
violent, le plus menaçant. La Suisse ne se donne même pas, comme le feraient
des salopes ordinaires : la Suisse se prête au plus fort. Elle prête sa
soumission. C’est une pute. Elle ne se donne jamais mais se prête toujours.
Elle se prête avec intérêt. Elle se loue. Elle se sous-loue. Elle fait des
offres. Elle écarte les jambes quand viennent à passer un officier nazi, ou
une très grande puissance comme, par exemple, aujourd’hui, nos amis les
Etats-Unis.
Je hais la Suisse. Sa gentillesse méchante, sa dégueulasserie bonbon, son
calme rempli de dagues et de couteaux, sa surface polie mais comme une lame.
Nous voudrions que ce pays relâche Roman Polanski, s’excuse, arrête tout. Nous
voudrions que la population suisse ait honte, définitivement honte, pour ce
qu’elle fait endurer à Polanski. Que des grèves se déclarent à Genève, à
Lausanne, à Gstaad, ou des manifestations. Que les gens sortent dans la rue.
Crient. Hurlent. Contre leur « gouvernement ». Autrefois, Alfred Jarry disait
(c’est dans Ubu Roi) : « la scène se passe en Pologne, c’est-à-dire nulle
part. » Nulle part, ce serait plutôt la Suisse. La Suisse voudrait empêcher
que le réalisateur de Chinatown (que je viens de revoir cette nuit et qui est
un chef-d’œuvre) continue de nous donner des œuvres d’art. Pourquoi, Suisse,
ne laisses-tu pas cet homme partir ? Parce que tu as peur de l’Amérique ?
Parce que tu trembles ? Parce que tu suis toute cette meute ignoble,
parfaitement aveugle, et qui veut que Polanski représente, pour la nuit des
temps, le pédophile par excellence ? Qu’il en soit l’incarnation, le parangon,
l’icône ? Suisse, sois digne pour une fois dans ta vie. Suisse, donne-toi une
dignité en rendant la sienne à un des grands génies du cinéma qui a suffisamment
payé pour quelque chose qui ne s’est pas déroulé comme on le sait, le croit,
croit le savoir. Suisse, sois une nation, sois un pays, sois quelqu’un. Sois
un homme, Suisse.
Quand il y a la guerre, Suisse, tu te carapates. Tu regardes tes chaussures.
Tu vas tranquillement te promener en montagne. Tu respires le bon air parmi
les gentils (petits) oiseaux. Rien n’est ton problème, Suisse. Tu n’es jamais
concernée. Tu n’es jamais impliquée. Tu n’es jamais inquiétée. Tu n’es jamais
là quand on a besoin de toi. Tu es toujours là, sur la planète, mais tu ne
sers à rien : tu arrêtes les artistes et tu enrichis les enrichis. Tu ne sais
rien faire, sauf pitié. Je te hais, Suisse. Je te demande de m’arrêter, moi,
aussi, le jour où je viendrai te voir. Pour cracher sur ton sol immonde.
Yann Moix